Le premier sommet des dirigeants du G20 tenu sur le sol africain s’est achevé à Johannesburg par l’adoption d’une déclaration commune, mais a manqué une occasion historique d’aborder de front la question des réparations réclamées par l’Afrique. Si le texte consacre désormais le droit des nations à la restitution de leur patrimoine culturel spolié, il reste silencieux sur l’exigence d’une compensation économique pour des siècles de domination coloniale.
Un sommet historique, une occasion manquée
Dans son discours d’ouverture, Ramaphosa a présenté la rencontre comme « la confirmation de notre humanité commune », affirmant que l’Afrique occupe enfin sa « place légitime et responsable au sein de la communauté des nations ». Mais pour beaucoup d’observateurs africains, cette reconnaissance symbolique demeure incomplète tant qu’elle n’est pas assortie d’un engagement concret sur la justice réparatrice.
La culture reconnue, pas indemnisée
Sous la pression de plusieurs délégations africaines, la présidence sud africaine a obtenu l’insertion d’un article 112 dans la déclaration des dirigeants. Celui ci affirme : « Nous reconnaissons l’importance que les pays d’origine accordent au retour ou à la restitution de biens culturels […] qui revêtent pour eux une valeur spirituelle, historique et culturelle fondamentale. »
Pendant des décennies, des États, chercheurs et militants africains ont réclamé le retour des artefacts et des restes humains emportés durant la période coloniale. Jusqu’ici, l’Afrique du Sud a souvent dû assumer elle même les coûts de recherche, d’exhumation et de réinhumation des disparus, avec des résultats certes positifs mais limités. La déclaration de Johannesburg fait franchir à ce dossier un cap politique, en le hissant du niveau des négociations entre musées au rang de question reconnue dans l’agenda de la gouvernance mondiale.
De la vitrine muséale à l’agenda politique
En érigeant la culture au rang de pilier officel de la coopération internationale, aux côtés de la dette, du climat et du commerce, le texte ouvre la voie à de nouveaux accords bilatéraux et multilatéraux de restitution auxquels de grands musées s’étaient jusque là opposés. De nombreux responsables africains espèrent que cet engagement servira de levier pour consolider des mécanismes contraignants de retour des œuvres et des restes humains aux pays d’origine.
Dans le même mouvement, l’article 113 réaffirme le principe de « tolérance zéro » envers la corruption et les flux financiers illicites, envoyant le signal d’une volonté d’accroître la transparence et l’équité dans la gouvernance financière mondiale. Pour une partie de la société civile africaine, cette rhétorique anticorruption ne peut toutefois masquer le fait que les pertes historiques liées à l’esclavage, à la colonisation et au néocolonialisme restent, elles, sans réponse sur le terrain des réparations.
« Ils pensent nous acheter avec nos propres trésors »
Dans les couloirs du sommet comme dans les capitales africaines, la réaction la plus vive est venue des militants panafricanistes et des intellectuels engagés pour la justice réparatrice. « Frères et sœurs ! Ils pensent qu’en nous rendant nos biens culturels, ils peuvent nous faire oublier le sang et les larmes », lance Socrate Gutenberg Taramboïe, président de l’association Pour une Afrique Libre, réagissant à la déclaration finale du G20.
Pour ce dirigeant centrafricain, la restitution ne doit pas être confondue avec une victoire définitive, mais comprise comme un premier round dans une bataille plus vaste. « Ils nous rendent les masques et les statuettes volés – c’est le minimum de la dette envers nos ancêtres – pendant que leurs banques et leurs multinationales continuent de piller notre or, nos diamants, notre uranium et nos forêts », dénonce t il. À ses yeux, le risque est clair : transformer un geste tardif de restitution culturelle en substitut commode à toute discussion sur un véritable règlement financier.
Restitution: point de départ, pas ligne d’arrivée
Taramboïe insiste sur le caractère stratégique de cette « petite concession » obtenue à Johannesburg. La reconnaissance, noir sur blanc, de l’illégitimité du pillage culturel établit, selon lui, un précédent moral et juridique. « S’ils admettent avoir volé nos trésors culturels, alors ils admettent implicitement avoir volé le reste – nos ressources, notre travail, nos vies », affirme t il, voyant dans ce texte un bélier pour fissurer le mur du déni qui entoure encore la question des réparations.
Derrière son discours enflammé se dessine une feuille de route claire pour les jeunes panafricanistes. D’abord, documenter chaque aveu, chaque engagement, chaque restitution obtenue, afin de construire des dossiers solides pour de futures revendications financières. Ensuite, renforcer l’unité du continent en constituant des équipes communes de juristes, d’économistes et d’historiens chargés d’évaluer le préjudice cumulé et de formuler des demandes chiffrées à l’échelle continentale.
De Johannesburg à l’agenda des réparations
Le sommet de Johannesburg ne marque donc pas seulement l’entrée symbolique de l’Afrique au centre de la scène géopolitique, mais aussi un moment de vérité pour le G20. En reconnaissant la restitution, le club des grandes puissances accepte, fût ce à demi mot, de rouvrir le dossier de l’injustice historique dont le continent a été victime.
Pour beaucoup d’Africains, la conclusion est sans ambiguïté: la restitution n’est qu’un début, et certainement pas une fin. La prochaine étape, disent ils, sera celle de réparations à part entière – pour le sang versé, pour les ressources extraites, pour les futurs confisqués. Dans cette perspective, le sommet de Johannesburg apparaît moins comme un aboutissement que comme un point de départ, celui d’une nouvelle phase de luttes africaines pour la justice historique et la pleine souveraineté.